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dimanche 14 mai 2006
par Vincent ’Old School’ Nasello

L’enfer des bulles


L’avantage d’habiter dans une petite ville et de fréquenter toujours les mêmes boutiques, c’est qu’une sympathie s’installe entre le vendeur et l’acheteur, doublée souvent d’une certaine confiance. C’est ainsi qu’en échange de menus services, comme garder la boutique quand il était dans l’arrière-salle ou aller lui chercher un café au bistrot du coin, mon libraire me laissait feuilleter à loisir les livres que je n’avais pas les moyens de m’acheter, la seule consigne étant, bien sûr, de ne rien abîmer. C’est ainsi que j’ai pu découvrir, en BD, Corto Maltese ou Flash Gordon dans de luxueuses éditions à l’italienne ou en SF, la première édition mythique, chez Opta, D’Elric de Michael Moorcock illustrée par Philippe Druillet à une époque où ils étaient d’illustres inconnus.

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C’est ainsi qu’un après-midi de 1968 je découvris « L’enfer des bulles ». Première surprise, cet ouvrage, bien que classé avec les livres licencieux, n’était pas sous cellophane. Le titre mystérieux m’avait intrigué ; les bulles, je savais ce que c’est : les phylactères dans une bande dessinée. La juxtaposition avec l’enfer m’intriguait davantage. Je compris, quelques semaines plus tard, qu’il s’agissait d’un parallèle avec le lieu, non accessible aux communs des mortels, où sont rangés, dans les bibliothèques, les livres censurés. Les noms de l’auteur et de l’éditeur m’étaient également inconnus, mais j’eus souvent l’occasion de les revoir.

(JPEG) Le premier Jacques Sadoul est (ou a été) directeur littéraire chez « j’ai lu » et a à ce titre dirigé plusieurs collections dont la SF et le policier. Cette collection a réussi à lancer la SF en proposant des livres de qualité sans la mention infamante, à l’époque, de Science Fiction. Il y a publié, comme anthologiste, plusieurs ouvrages dont, par exemple, une série de titres, « les meilleurs récits de... » qui offrent un panorama complet des pulps de SF des années 30. Il est aussi l’auteur de romans policiers et fantastiques, d’une « Histoire de la Science Fiction » très estimable, qui a eu l’honneur de la collection Ailleurs et Demain chez Laffont et enfin, dans le domaine qui nous intéresse, des « Filles de papiers », pendant à « L’enfer des bulles » mais centré uniquement sur les fumetti pour adultes, et de « 93 ans de Bandes dessinées » présentant un panorama éclectique des œuvres majeures du domaine. Le second, Jean Jacques Pauvert, s’est brillamment illustré dans la lutte contre la censure, aussi bien comme éditeur que comme anthologiste, avec notamment une « Anthologie des lectures érotiques » de très bon goût en 4 forts volumes que je vous recommande sans réserves.

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Mais revenons à notre ouvrage. J’ouvris donc précautionneusement ce beau livre et je vis qu’il était consacré aux femmes dans la BD et plus particulièrement à leur image érotique dans les productions grand public, excluant donc la pornographie. Encore une fois, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Ça semble difficilement concevable maintenant où la pub utilise, à longueur de temps, le nu intégral pour nous vendre des yaourts, mais une speakerine s’est fait virer de la télé pour avoir montré son genou ! « Histoire d’Ô » a été interdit et son éditrice Régine Desforges condamnée, avant d’être vendu en édition de poche ! Le moindre sein dénudé, le moindre propos un peu leste dans un film lui valait l’honneur douteux du « carré blanc » ! La version retouchée par Marvel de Shanna aurait, au mieux, été éditée dans une collection érotique, quant à la version non retouchée, la question de sa publication ne se serait même pas posée ! L’iconographie faisait la part belle à la production américaine (plus de 80 %), la nouvelle (à l’époque) BD française (Barbarella ou Pravda) et les fumetti (production italienne) érotiques (encore à leur tout début) se partageaient le reste. Ce fort pourcentage s’explique, à mon sens, par le rigorisme des autorités américaines, soutenu par des ligues de vertu très puissantes, aussi les auteurs ont très tôt appris à jouer avec les limites sans les transgresser, créant ainsi certaines images puissamment suggestives mais cadrant avec la Loi. La nudité était pratiquement nulle dans cet ouvrage, il montrait par contre pléthore de sous-vêtements, de transparence ou de costumes moulants (bien sages pourtant par rapport à ce qui se fait maintenant).

Le livre est divisé en neuf chapitres :

1 Les fiancées éternelles qui présentent des femmes qui accompagnent le héros principal et sont souvent un des moteurs de leurs actions. Dale Arden ou Loïs Lane en sont des exemples connus.

(JPEG) 2 Les midinettes sous ce vocable Jacques Sadoul présente les jeunes personnes dont l’activité principale consiste à laisser entrevoir leur anatomie, comme Little Anny Fanny ou Betty Boop.

3 Les Tarzannes (le titre se passe de commentaire) au premier rang desquelles se trouvent Sheena, Rulah et autres Panthère Blonde.

4 Les aventurières passent leur vie à parcourir le monde pour diriger des pirates et pourrir la vie des héros ou tenter de les séduire, souvent les deux à la fois, comme Dragon Lady pour les Terry et les pirates de Milton Caniff.

5 Les héroïnes classiques n’ont d’autre horizon que leur quotidien et d’autres soucis que leurs problèmes de cœur ou de travail, à l’instar de Blondie ou Juliette de mon cœur.

6 Les filles de l’espace L’espace étant comme chacun sait le lieu de prédilection où s’ébattent toutes sortes de nymphes de toutes académies et toutes peu vêtues.

7 Les super-héroïnes Ça, pas de problème, vous avez tous dans vos connaissances une Marvel Girl ou une Wonder Woman.

8 Les victimes Grande tradition du roman populaire, la jeune fille menacée par un vilain qui veut connaître un secret ou la forcer à l’épouser, ne pouvait pas ne pas être reprise par la BD populaire. (JPEG) Ce thème à la limite du bondage présentant des victimes aux vêtements en lambeaux est fortement érotique.

9 Les marges Sous ce titre, l’auteur regroupe ce qui n’est pas BD stricto sensu tout en se rapportant aux héroïnes de celle-ci.

Ça en fait des pages de jeunes femmes aguichantes pour une raison ou une autre ! Et j’avoue que certaines ont fait fantasmer mes 13 ans, comme bien d’autres lecteurs avant moi, sans doute.

Bien sûr, les meilleures choses ont une fin et l’unique exemplaire de « L’enfer des bulles » finit par être vendu et adieu mes Vénus de papier. Bien des années plus tard, j’ai retrouvé un exemplaire sur une brocante et je l’ai, bien entendu, acheté. Je n’ai pas tout à fait retrouvé les émois que ce livre m’avait causés à l’époque, mais je le savais en le prenant. Mes sentiments envers ces images chéries sont d’un autre ordre ; le charme de ces dessins maintenant kitch me fait penser à celui des pin-up de Gil Evergren. La nostalgie, camarade...

A noter pour être complet qu’en 1990, Jacques Sadoul a publié une édition revue de fonds en comble : "L’enfer des bulles, 20 ans" qui reprennait la trame générale de l’ouvrage et environ un quart des illustrations d’origine. La comparaison entre les deux ouvrages permet de mesurer l’évolution des mentalités entre les deux périodes.

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