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dimanche 28 février 2010
par Soyouz

Interview Delcourt - Thierry Mornet (2010)


Éditeur du catalogue comics des éditions Delcourt mais lecteur et amoureux des bandes dessinées américaines avant tout, le très sympathique Thierry Mornet a des points de vue très intéressants sur son métier si bien qu’on pourrait l’écouter pendant des heures. Discussion entre cabillaud et chèvre chaud.

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Tout d’abord, merci de prendre le temps de répondre à mes questions. Pour ceux qui, par mégarde, n’auraient jamais entendu parler de toi, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Je viens du fanzinat mais j’ai eu une vie professionnelle avant la BD car j’ai travaillé entre autres à l’ANPE, dans une agence de communication et j’ai occupé diverses fonctions chez plusieurs revendeurs micro-informatiques Apple. Parallèlement, j’étais rédacteur pour Scarce et je participais à d’autres fanzines (L’Inédit notamment). Mon travail a été remarqué par le groupe Tournon. Ils venaient de racheter Semic France et ne connaissaient pas les comics. Je les ai rejoints fin 1998 et j’y ai passé six ans en tant que rédacteur en chef puis suite à des différends, j’ai préféré démissionner.
Quand j’ai fait savoir que j’étais disponible, Delcourt m’a contacté pour la place que j’occupe depuis plus de cinq ans et cela se passe merveilleusement bien à la fois au niveau du fonctionnement et des résultats.
Et je ne dis pas ça pour être politiquement correct.

Justement, comment est-ce que cela fonctionne chez Delcourt ?

Je travaille en direct avec Guy (Ndsoyouz : Guy Delcourt, le boss), qui conserve évidemment un droit de regard et éventuellement de veto. En fait, je lui propose un catalogue à l’année avec divers projets et nous en discutons. J’ai en réalité une bonne dose d’autonomie et nous travaillons en confiance mais il reste le boss et connaît bien la BD américaine (il a vécu aux USA), il est donc tout à fait normal qu’il suive l’évolution de cette partie du catalogue de près.
Par moment, je dois défendre un peu plus longuement certains albums que j’aimerais publier, sortir les bons arguments, exposer les potentiels et lorsqu’il refuse, ça ne m’empêche pas de revenir à la charge un peu plus tard. (rires)

Comment te positionnes-tu par rapport aux autres éditeurs français de comics, les grands comme les indépendants ?

Ce n’est pas une pirouette, mais je pense que ce n’est pas à moi de le dire mais plutôt aux chiffres. Panini détient ± 55% des parts de marché et nous ± 25% et vu la quantité de titres qu’ils sortent chaque mois, j’estime que nous sommes plutôt bien placés. J’aime bien cette position d’outsider, sans faire de jeu de mots [ En référence à la collection qui porte ce nom chez Delcourt ]. Je prône la qualité de travail avant la quantité de publications. Cela ne m’intéresse pas de tout publier, d’inonder le marché avec des BD de médiocre qualité.

Pourquoi avoir segmenté la collection comics en créant Outsider ?

(JPEG) C’était un choix de maison d’édition, décidé par Guy en fait. Pour simplifier, cette collection comprend tout ce qui n’est pas du ressort des titres mainstream en fait. On pourrait dire que c’est de « l’indépendant d’auteur », mais la différence n’est pas vraiment aussi claire que cela, car il y en a aussi au sein de la collection Contrebande. Par exemple, La Perdida de Jessica Abel, du Terry Moore, les Will Eisner, Sutures de David Small, Jinx de Bendis et tant d’autres et si j’ajoute qu’il y a aussi des comics dans la collection Erotix et que l’album Filles Perdues est resté chez nous, ça simplifie sans doute encore moins.
Vincent Bernière, (Directeur de collection du label Outsider), est arrivé du Seuil avec son panel d’auteurs et c’est en premier lieu autour d’eux que la collection s’est formée. On verra comment cela se fera par la suite.

D’ailleurs, quels sont tes liens avec cette collection, avec Vincent Bernière ?

Nous n’avons pas vraiment de lien de travail sauf quand on parle de certains titres qui pourraient nous intéresser pour nos collections respectives et ce afin d’éviter de « se monter sur les pieds ». Il me demande parfois si j’avais prévu de publier tel ou tel titre et inversement.

Comment travailles-tu avec tes « prestataires » ?

Je travaille quasi-exclusivement avec Moscow*Eye pour le lettrage, alias Cédric Vincent, qui est la Rolls des lettreurs. J’ai une totale confiance dans la qualité de son travail et dans la fiabilité de ses délais. Nous nous connaissons depuis des années et en plus de la relation de confiance, il y a une grande connivence entre nous.

En ce qui concerne les traducteurs, les choix se font sur l’expérience de la relation. C’est à moi de sentir qui est idéal pour tel ouvrage ou telle série et de sélectionner le bon collaborateur. Par exemple, il me semble évident de mettre Alex (Nikolavitch) sur du polar, Anne (Capuron) sur Little Nemo et Eisner - c’est d’ailleurs la meilleure traductrice qu’il y ait jamais eu pour cet auteur. Quant à Jérôme (Wicky) sur Savage Dragon, c’était inéluctable. Ed (Tourriol) avait traduit les trois premiers tomes d’Invincible et le début de Walking Dead, il était donc normal qu’il reprenne le titre, même après cette pause.
Pour Star Trek, j’ai eu la chance de rencontrer le traducteur des dialogues du film. Il me paraissait cohérent et en faveur de la qualité de l’ouvrage que ce soit lui qui s’occupe des traductions des comics et puis par moment, certains envoient quelques perches ou font un peu de lobbying. Nick Meylaender m’avait dit qu’il avait bien aimé Wanted et m’en avait parlé avant même qu’on ait l’idée de le publier. Si un traducteur aime un titre, il y a de grandes chances qu’il travaille dans le respect de l’œuvre et qu’il fera du bon boulot.
Malheureusement, parfois, il peut y avoir des erreurs de casting mais la faute ne leur est pas imputable. Je considère que je suis en premier lieu le responsable d’une mauvaise traduction sur un ouvrage dont j’ai la charge. C’est un travail d’équipe, et si le résultat est médiocre ou passable, nous avons tous une part de responsabilité dans la qualité finale. Enfin, je reste persuadé que seule une véritable relecture associée à un travail d’adaptation réalisé par les éditeurs, permet d’obtenir une bonne traduction.

Parlons un peu de tes choix éditoriaux. Comment choisis-tu les titres américains que tu publies ? Est-ce qu’il y a des genres, des thèmes, des styles graphiques que tu privilégies et/ou que tu refuses ?

(JPEG) Ne rien se refuser, c’est le principe de base. Dans tout ce que je publie, je trouve forcément un intérêt ou un minimum de qualité.
Pour publier un titre, il doit d’abord être intéressant intrinsèquement, mais aussi valable pour le marché français.
Je cherche aussi à développer un catalogue autour d’« auteurs ». J’essaie surtout d’avoir une logique de publication qui comprend par exemple le repositionnement avec cohérence du label Image sur le marché français, grâce aujourd’hui à Image United, The Darkness, Witchblade, Invincible, Spawn...
« Éditer », c’est cela aussi, en fait.

Tu évoques le fait de chercher des auteurs. Est-ce systématiquement toi qui proposes d’adapter en VF telle ou telle histoire ? Ou des auteurs étrangers ou des éditeurs viennent aussi te voir directement ?

Oui, il y a quelquefois des agents d’auteurs qui veulent nous rencontrer. Mais nous faisons un peu de prospection aussi. Et après une douzaine d’années dans ce métier, je suis parvenu à développer un fort réseau et aussi des liens d’amitié avec des artistes, les éditeurs et les agents. Je connais Marc Silvestri, Todd McFarlane, Scott Allie, Randy Stradley ou encore Ben Templesmith. Pour certains, on se contacte pour le boulot mais aussi pour prendre simplement des nouvelles. Nous avons également un lien sympa avec les dirigeants de chez Boom ! Studios dont on suit le travail depuis le début. D’ailleurs, il commence à avoir des titres très intéressants chez eux, et que nous allons publier bientôt. Tout cela ne se fait pas du jour au lendemain. Si les gens continuent et aiment travailler avec nous, j’ai la faiblesse de penser que nous faisons sans doute plutôt bien notre job. Il suffit de respecter les auteurs et leur travail, de bien les accueillir quand ils viennent nous rendre visite. Par exemple, nous avons eu droit aux félicitations de Dark Horse pour notre frise chronologique des histoires d’Hellboy (www.editions-delcourt.fr/special/hellboy)

Crois-tu possible de publier un titre que tu n’aimes pas, mais dont tu es sûr du potentiel commercial ?

Bien entendu, sans problème et je le dis sans vergogne. Cela fait partie de mon travail d’éditeur. Ces titres permettent de publier des bouquins plus difficiles commercialement. Terminator n’est évidemment pas la BD de l’année, mais il était opportun de la publier en même temps que la sortie du DVD de Terminator Renaissance, par exemple et par ailleurs, il n’y a rien que je n’aime pas. Il y a toujours des qualités à un travail. Il est préférable de voir le verre à moitié plein que le verre à moitié vide.

Justement, après Star Wars, en 2009 sont sortis Terminator, Star Trek et Indiana Jones. D’autres licences sont-elles en projets comme G.I. Joe, Judge Dredd, Predator, ... dont des films sont sortis ou sortent prochainement ?

Predator, nous y réfléchissons mais pour l’instant sans réelle conviction. Pour Judge Dredd, il s’agit d’une série beaucoup trop compliquée à publier. Le matériel de départ n’est pas idéal à adapter et puis je ne suis pas sûr que le potentiel commercial soit là. Nous nous intéressons également à des licences issues de jeux vidéo, comme Mass Effects ou Dead Space. Sinon, Star Trek continue avec un deuxième volume consacré à Spock, et nous allons intensifier le programme Star Wars grâce à la collaboration que nous entreprenons prochainement avec les éditions Atlas.


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Plusieurs œuvres encore inédites seront adaptées prochainement au cinéma comme Red, Gravel d’Ellis ou The last days of American Crime de Remender. Tu n’es pas intéressé ?

The last days of American crime est déjà prévu chez un autre éditeur, chez Dargaud il me semble. Quant aux deux autres titres, je ne suis pas fou du dessin de Gravel, ensuite ce sont des séries limitées (Strange Kiss, Stranger Kiss...). J’ai des doutes sur leur potentiel commercial, parce qu’Ellis n’est pas forcément synonyme de vente. Red est un titre Wildstorm je crois, donc « off limit » pour nous... Dans l’immédiat.

En quoi le côté « série limitée » est un problème ? Tu as pourtant bien publié Wanted ?

Là, ce n’est pas pareil ! (rires) Le sujet est différent et me plaisait beaucoup plus. Qui plus est, les dessins de J.G. Jones sont superbes. La qualité intrinsèque, en dehors de toute considération cinématographique est à mon sens supérieure à Gravel en l’occurrence.

Comment s’organise le travail avec Lucasfilms/Dark Horse ?

Pour être précis et faire simple, la licence appartient à Lucasfilm et les fichiers numériques viennent de chez Dark Horse. Nos relations avec eux sont excellentes depuis de longues années. En termes d’organisation, tout est soumis à approbation, que ce soit le contenu du magazine, les publicités, les C1 et C4, les pages de copyright. Cela se fait par des allers-retours. Je n’ai aucun problème avec ça. La licence leur appartient, il est normal qu’ils surveillent. Après, ça commence à faire un bout de temps que nous travaillons avec eux et une confiance s’est mise en place.

D’ailleurs, pour l’édition des Star Wars Marvel qui sortiront en kiosque, ce sont les gens d’Atlas qui sont venus nous chercher mais nous étions dans la boucle via Lucasfilm. Je précise que nous sommes prestataires sur ce projet. Nous apportons notre savoir faire en matière d’édition de bandes dessinées US mais nous ne décidons rien et j’adore travailler sur cette ancienne série. Cela m’a rappelé mes vieux « Titans » et puis il y a tout un tas de matériel inédit, notamment des strips de Russ Manning et Al Williamson. Ce travail, c’est également un plaisir de (vieux) fan (rires).

Pourquoi un format plus grand pour le magazine Star Wars La Saga en BD ? Pour qu’il se voie mieux ?

Il y a un peu de ça en effet. En tout cas, c’est un choix perso. Je sais que cela en agace certains parce que ça ne rentre pas dans leur bibliothèque ou leurs boites à comics mais ce n’est pas grave (rires). C’est pour qu’il soit placé à côté des magazines de cinéma même si dans la réalité, c’est loin d’être toujours le cas. En même temps, c’est une revue qui contient de la bande dessinée mais aussi des informations. J’y tiens beaucoup d’ailleurs. J’aime pénétrer dans les coulisses avec des interviews d’auteurs par exemple et en faire profiter les lecteurs ...

D’ailleurs, j’aime beaucoup la rubrique sur les artistes français évoluant dans l’univers Star Wars.

Tant mieux, ça fait plaisir. Démarrer par Jean Frisano me paraissait tout à fait normal et c’était en plus un plaisir personnel. Il y en aura d’autres dans l’année tels que Benjamin Carré en mai prochain.

Une seule traductrice pour Star Wars. C’est pour une meilleure homogénéité ?

Tout d’abord, Anne Capuron n’est pas la seule à traduire sur cet univers (rires). Alex Nikolavitch et Jérôme Wicky par exemple ont aussi travaillé sur ses séries, notamment dans le magazine. Sinon, oui, évidemment, c’est plus simple quand c’est la même personne qui traduit tout. Nous avons mis en place un bréviaire pour que ce soit cohérent d’un album à l’autre. Cela permet d’avoir un meilleur suivi éditorial et puis Anne assure bien.

On sent que ton travail chez Semic est encore bien ancré, avec les retours depuis quelque temps déjà de Witchblade ou de Darkness. Pourquoi ressortir des titres tels que Tomb Raider ? C’était un des titres qui se vendait le mieux chez Semic, les fans sont encore là ? Ou est-ce pour conserver une grande diversité dans le catalogue ?

Tomb Raider est une licence forte, le titre est connu. Et tout comme Star Wars, il peut se vendre dans les grandes surfaces comme Leclerc, Carrefour, etc. Ce qui est un avantage non négligeable puisque cela peut toucher un autre public. Il fait partie des titres que j’évoquais juste avant, au fort potentiel commercial, mais qui, je le pense sincèrement, reste en l’occurrence une bonne série d’aventure.

Pour les deux autres titres que tu cites, ils rentrent dans un univers de plus en plus cohérent, celui des séries Top Cow et puis au fil des années et des rencontres, Ron (JPEG) Marz est devenu un copain et j’adore ce qu’il écrit. Je trouve qu’il fait du super boulot sur Witchblade. C’est entre autres pour cela que nous avons repris la série juste avant son arrivée. Cela coïncidait aussi avec le dernier numéro publié en VF par Semic, ce qui pouvait aider le lecteur à s’y retrouver.
Nous cherchons vraiment à revenir sur quelque chose de cohérent avec cette collection. Quand Top Comics s’est arrêté à cause du manque de vente (j’avoue que Humankind était loin d’être la meilleure des séries que nous y avons publié), nous avions quasiment fini toutes les séries, excepté Hunter Killer. Ce qui est dommage, car cette série est vraiment très bonne. Le numéro #6 notamment est l’un des meilleurs boulots aussi bien de Waid que de Silvestri. Et après Basaldua, c’est Rocafort qui termine. Ce mec est un prodige.

A ce point ?

Oh oui. Je ne sais pas si tu as lu Madame Mirage ? ...

Il est sur ma pile de lecture. (Ndsoyouz : ce qui n’est plus le cas aujourd’hui)

... Eh bien tu verras. C’est tout bonnement magnifique.
Pour en revenir à Top Cow, je disais qu’on essayait de revenir à quelque chose de cohérent, d’où les albums pour ne pas perdre le lecteur, qu’il puisse retrouver la suite de ces séries même si nous avons arrêté les magazines. C’est aussi pour cela qu’on republie les premiers épisodes, comme pour Spawn et qu’on verra en France Cyberforce/Hunter Killer fin 2010, toujours dessiné par Kenneth Rocafort.
C’est la même démarche qu’on a avec les titres Aspen Comics. Le magazine s’est arrêté à cause d’un manque de matériel. Pourtant, les séries n’étaient pas terminées. On a tout repris en album en attendant que le reste arrive même si je n’aime pas trop « faire des doublons » (c’est à dire pré-publier du matériel en magazine et le reprendre en albums plus tard) mais pour garder cette fameuse cohérence, nous y étions obligés. Mais au final je pense que les lecteurs sont satisfaits, puisque le lectorat est bien présent.
Surtout que nous avons pu republier les premiers épisodes de Fathom dans Fathom Origines, une fois que les droits ont été débloqués par Top Cow.

Est-ce que d’autres ex-titres Semic sont prévus (Concrete, Nexus, ...) ?

J’adorerais faire ces deux séries. Concrete est une de mes préférées depuis le début. J’ai une affection particulière pour Steve Rude et son Nexus. Malheureusement, elles sont dans les piles des deuxièmes et troisièmes choix. Ce ne sont pas de grosses ventes assurées.

Pour notre plus grand plaisir (au moins le mien), tu n’arrêtes pas de publier des titres de Will Eisner. Tu as prévu de faire tous ses titres comme Les Guides loufoques ou Spirit ?

Pour Les Guides Loufoques, non, je crois qu’on ne va pas pousser trop loin (rires). Pour le Spirit, il y a déjà un problème de qualité du matériel d’origine (souvent médiocrement numérisé). En plus, il y a de nombreux éditeurs qui se sont cassés les dents dessus. Il y a un risque de gros plantage commercial. C’est vraiment trop compliqué, on ne peut pas faire du bon boulot éditorial là-dessus.

Sinon, je suis vraiment content de la collection dont nous disposons aujourd’hui chez Delcourt et je le répète, nous avons la chance d’avoir la meilleure traduction qu’il y ait jamais eu sur ces œuvres. Je suis très heureux du travail d’Anne.

Oui, j’ai pu voir ça dans ton interview pour Spirit Magazine.

Oui, j’adore Will Eisner et quand j’ai vu que Philippe (Cordier, l’auteur du Spirit Magazine) préparait son hommage, l’occasion était bonne de donner un coup de projecteur sur les autres travaux du Grand Will. Je suis par exemple très satisfait du travail qu’on a fait sur Big City. Je l’ai édité comme j’avais toujours souhaité le lire avec des couvertures inédites en plus (New York Trilogie en VF). On a contacté l’agent et ami d’Eisner, Dennis Kitchen, pour cela. C’était vraiment un chouette boulot éditorial à mener.
Sinon, nous avons signé pour les rééditions de Petits Miracles et de La Valse des alliances.

(JPEG) Mais Delcourt n’avait pas déjà les droits ?

Si. Mais tu as les droits pour un certain nombre d’années pendant lesquelles tu peux rééditer autant de fois que tu veux. Passé cette période, il faut renégocier les droits, ce que nous avons fait pour ces deux titres.
Par la suite, on continuera évidemment Les Clés de la Bande Dessinée avec les deux autres volets, revus, corrigés et augmentés par l’auteur avant sa disparition puis en 2011, on publiera L’Appel de l’espace. Il ne nous restera plus qu’un ou deux titres comme Family Matters.

Pourquoi les livres d’Eisner sont avec une couverture souple, différente du format habituel de Contrebande ?

Dans les histoires d’Eisner, il y a un côté roman qui est très intéressant. Il y a beaucoup de blanc dans ses pages et puis cela permet aussi d’unifier l’ensemble, de coller avec Un pacte avec Dieu dont le format est devenu la référence.
C’est un peu comme avec les titres Star Wars. Quand je suis arrivé chez Delcourt, cela a été un de mes premiers travaux. Un peu de dépoussiérage, re-travailler avec les designers sur les chartes graphiques, créer un ensemble cohérent pour créer un véritable effet de collection, au contraire de titres disparates sans lien entre eux. J’en suis d’ailleurs très heureux car il y a peu d’éditeurs qui peuvent s’amuser à faire vivre des collections qui comportent plus de 100 titres.

Et pour terminer avec les couvertures : pourquoi Walking Dead, Echo ou Point de rupture sont aussi avec couverture souple ? C’est aussi dû au noir et blanc ?

Tout simplement parce que cela me semblait cohérent. Et en l’occurrence, le succès rencontré semble prouver que nous n’avions pas totalement tort (rires).

Qu’est-ce qui vous (Delcourt) a fait changer d’avis pour publier Lost Girls ?

Uniquement un point légal. Des droits n’étaient pas tombés dans le domaine public pour la France pour certains personnages.
Il faut tout de même savoir que Delcourt a signé les droits d’adaptation de cette œuvre depuis 7 ou 8 ans. Mais Gebbie et Moore ont mis du temps à terminer. Puis une polémique sur le caractère supposément pédophile de l’œuvre est montée sur internet. Nous nous sommes alors posés la question mais Guy a voulu faire son boulot d’éditeur en se disant qu’il n’y avait pas de raison d’aller devant un tribunal pour cela. On a décidé de le publier en un seul volume et on a fait ce qu’il faut pour prévenir avec le sticker « interdit au moins de 18 ans ». Au final, Filles Perdues marche très bien et ce n’est que justice car il s’agit d’une œuvre majeure. Pas à mettre entre toutes les mains certes, mais majeure.

(JPEG) Peux-tu expliquer précisément le problème de l’adaptation du Black dossier de la Ligue des Gentlemen extraordinaires en France ? Et les raisons du retard de Century ?

Pour Century, nous avons été retardés à cause de problèmes de droits aux US, dus à la présence de lyriques de l’Opéra de Quat’Sous de Bertolt Brecht. Un problème subsistant entre l’éditeur américain et les ayants droit. Du coup, on nous a demandé de ne pas publier notre version française avant que tout soit réglé. Maintenant, tout est OK et Kevin O’Neill était à Angoulême cette année. On a perdu quatre à cinq mois sur cette affaire.
Pour Black Dossier, je n’en sais rien. Cela semble être un problème qui regarde Alan Moore et DC Comics.

Peux-tu nous raconter l’aventure Savage Dragon ?

Quelle aventure en effet ! Cela fait cinq ans que je tiens à le faire. Tout d’abord, il y avait un problème de matériel inexistant au format numérique et puis pour une intégrale de Spawn, nous avons tenté de scanner le matériel original. Le résultat était plutôt satisfaisant, cela nous a donné des idées. La technologie s’étant améliorée, on arrive aujourd’hui à recréer du matériel numérique en scannant et on ne discerne quasiment pas la différence. Cela a été un très gros travail mais le résultat est vraiment cool.

Pour ce premier tome, il a été convenu de publier le numéro #0 avant le reste. Cela a été une longue discussion avec Jérôme Wicky, le traducteur, qui a participé à son élaboration. Là actuellement, nous sommes en train de discuter ensemble du contenu possible des volumes 2 et 3.

Une de mes sources annonce le retour du French Spawn chez Delcourt. Vu que tu étais à l’origine du projet, c’est un peu comme si ton enfant rentrait à la maison ?

Indirectement, oui. On a contacté Todd McFarlane pour relancer le projet et est né : Architects of Fear d’Arthur Clare et Aleksi Briclot. C’est Todd qui valide l’ensemble et donne le feu vert et comme il y a encore quelques retouches, on reste dans les starting-blocks mais dès qu’il sortira aux États-Unis, il sera également chez Delcourt, évidemment.

D’autres projets « French Touch » ?

Il y a des choses qui sont lancées mais il est encore trop tôt pour en parler. J’ai toujours été séduit par cette touche française avec les travaux de Mitton par exemple (sur le Surfer d’Argent dans Nova). Je ne veux pas jouer les anciens combattants, mais ça me faisait rêver et c’est entre autres cela qui nous avait poussés à lancer Strangers à l’époque chez Semic, donc, quand une occasion se présente, je la saisis.
D’ailleurs, il y a une mini-série Sam & Twitch, par Luca Blengino et Luca Erbetta, les auteurs de 1881 (chez Semic), qui est en préparation aux États-Unis. Elle sortira en mai prochain et très vite aussi en France.

J’ai entendu à plusieurs reprises sur une radio parisienne des publicités de Wormwood, Umbrella Academy et Walking dead. Le retour est bon ?

Nous avons des accords avec des radios, des publicitaires. Cela fait partie de l’attirail marketing que nous déployons de temps en temps. Maintenant, il est difficile de quantifier l’apport mais les ventes sont OK, donc les publicités doivent être un tant soit peu efficaces, sans parler de la qualité intrinsèque des séries, bien sûr (rires).

(JPEG) Qu’est-ce qui n’a pas marché dans Invincible ?

Il y a plusieurs critères à prendre en compte. Tout d’abord, la série est peut-être sortie au cours d’une « mauvaise » période, car il y avait beaucoup de nouveautés chez Panini à cette époque et il a été pris dans le flot. Je pense par ailleurs que les couvertures n’étaient peut-être pas très « funky ». C’était un choix que j’assume. Ensuite, trois tomes c’est le temps normal pour savoir comment fonctionne une série et les ventes n’ont jamais vraiment décollé sans être non plus ridicules. Maintenant, on le relance cette année en mai avec un tome 4 et j’espère que cela va marcher cette fois-ci, avec l’exposition dont dispose le perso notamment dans Image United que nous publions dans Les Chroniques de Spawn.

Peut-on donc en penser que le super-héros hors Marvel ne fonctionne pas en France ?

C’est clair qu’il y a trois niveaux de vente différents. Si nous devions publier une série identique chez Dark Horse, chez DC et chez Marvel, les ventes de la VF seraient de trois niveaux différents. C’est idiot mais c’est un fait. La machine marketing « Marvel » - et la « marque » fait vendre. À qualité égale, une même série publiée chez Marvel vendra mieux que la même chez Dark Horse.

En revanche, je préfère me positionner selon un autre angle d’attaque en ce qui concerne le genre super-héros. C’est plus l’aspect déconstruction du super-héros qui m’intéresse. Ce que fait Kirkman d’ailleurs. Et c’est aussi ce qu’on retrouve dans Wanted ou encore dans Umbrella Academy.

Ce qui explique la sortie à la fin du premier semestre d’Irredeemable (Irrécupérable en VF) de Mark Waid ?

Oui, c’est une variation sur le même thème.

Cela rappelle un peu son travail sur Empire.

Tout à fait. Empire est d’ailleurs une série que j’aimerais finir un jour et quand on prend Common Grounds, autre exemple, on se rend vraiment compte que les super-héros ne sont pas présentés sous leurs meilleurs jours et c’est cela qui est pour moi le plus intéressant... pas la énième version d’un même récit de Spider-Man ou des X-Men auquel personne ne comprend plus rien depuis des années.

De quoi es-tu le plus fier ?

D’être présent depuis plus 10 ans et d’être reconnu dans mon travail pour un niveau d’exigence et de qualité. Ce sont les retours que j’ai, ce n’est pas un fantasme (rires). Il parait aussi que mon accessibilité est appréciée. J’en suis ravi.

Sur ce dernier point, je peux te le confirmer. Quelles sont les plus grosses ventes en librairie ?

De tête, il y a évidemment Star Wars, Walking Dead, Spawn, mais aussi Criminal, The Goon ... et puis Hellboy.

Et les déceptions ?

Invincible (mais nous en avons déjà parlé). Points de rupture de Trillo et Risso qui est magistral... et ne semble pas trouver son public, je ne comprends pas. Tout comme Echo de Terry Moore, une très bonne série qui décolle lentement. C’est étonnant et dommage car elle est bien traduite et bien réalisée... mais le film qui arrive devrait l’aider. En attendant, que les lecteurs se fassent eux-mêmes une faveur : qu’ils lisent Echo, ils vont adorer. Il y a aussi Suprême, preuve que le nom seul d’Alan Moore ne fait pas forcément vendre. C’est pourtant aussi une très bonne série, reconnue par la critique.

Avec quel(s) autre(s) artiste(s) aimerais-tu travailler ? Quel(s) titre(s) ou série(s) aimerais-tu ou aurais-tu aimé publier ?

En fait, à titre personnel, je suis gâté car j’ai eu l’occasion d’éditer quasiment tous les titres que je souhaitais. J’aurais aimé en revanche, poursuivre le travail entamé chez Semic sur la ligne Vertigo. Il y avait des choses à faire, ne serait-ce que dans la manière de proposer ces séries en France, autrement qu’en balançant tout sur le même modèle mais non, pas de regret : j’ai largement de quoi m’amuser aujourd’hui (rires) ! Ensuite, il y a la liste des séries ou albums - dont on sait qu’à l’heure actuelle au moins - ils n’ont aucune chance commercialement : nous avons évoqué Nexus, Concrete, une sélection de Tarzan, du Fantôme du Bengale... ah ! la liste est longue !

Que lis-tu actuellement ?

En dehors des séries que j’édite, très peu de mainstream : Daredevil et Hulk (quoique récemment pour Hulk, je m’y perds...). En réalité, je suis le parcours de certains scénaristes et dessinateurs, quels que soient les projets sur lesquels ils travaillent. En revanche, je lis de plus en plus « d’indépendants »

Que penses-tu du marché actuel du comics VF ?

Qu’il n’a jamais été aussi riche, avec autant de genres. Je rêverais d’être un simple lecteur.

Quel est ton avis sur la bande dessinée en format numérique, disponible sur des sites comme Digibidi ou Ave !Comics ? Et sur les Webcomics ?

Vaste sujet ! Je pense qu’il s’agit d’un fabuleux support pour la création. Je sais aussi qu’il faut attendre que ce support développe un modèle économique viable aussi bien pour les auteurs que pour les éditeurs.
Je pense cependant que le papier continuera à co-exister avec le support numérique. Peut-être - si l’on parle de comics US - que les fascicules disparaîtront au profit d’Internet en ce qui concerne les grosses licences et les personnages les plus connus (Marvel et DC en tête)... mais que les albums et autres TPBs vont persister en librairie. En revanche, je reste très humble par rapport à cela, et ce qu’on peut en dire. Il s’agit d’un secteur tellement mouvant et très rapidement qui plus est, que la vérité d’aujourd’hui peut avoir disparu demain.
En attendant, le phénomène est très intéressant à suivre, ne serait-ce qu’en termes d’impact sur nos vies et nos habitudes de consommation.

Enfin, les questions traditionnelles sur France-Comics :
- Quelle question aurais-tu aimé que je te pose ?

Où te vois-tu dans 10 ans ?

- Quelle question aurais-tu aimé que je ne te pose pas ?

Où te vois-tu dans 10 ans ?

- Et quelles auraient été les réponses ?

En retraite !! (rires) En laissant la place à de plus jeunes éditeurs que moi, mais des VRAIS, qui amèneront du sang neuf à l’édition, à coup de passion, d’envies et d’exigences... pas des mecs en costards « des pousseurs de papier » qui regardent seulement des tableaux de chiffres sans savoir ce qu’ils publient, sans même avoir jamais lu une page des bouquins qu’ils publient.

Encore merci Thierry d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et pour cette passionnante discussion.

Merci à toi et aux lecteurs qui nous suivent. Sans leur fidélité et leur confiance, nous ne sommes rien.

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