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jeudi 24 juillet 2003
par Stefff56

Interview de Lovern Kindzierski


Lovern Kindzierski n’est pas une star du comics. Non. Pas le genre d’artiste qui attire les foules, à jouer la star.
Véritable touche-à-tout (scénariste, encreur, coloriste, président fondateur d’une entreprise de colorisation), le Monsieur à plus d’une corde à son arc. Corde qu’il use depuis maintenant 17 ans dans le petit monde du comics . Un inconnu pour vous ? Pas vraiment si vous avez lu Les Mystères du Meurtre (Ed. Semic Book) où il a travaillé sur les couleurs, ou bien les Tarzan (parus chez Soleil, au scénario, avec aux dessins Stan & Vince). Une interview pour découvrir un peu plus le personnage, attachant, et comprendre un peu plus le quotidien de ces artistes.

Bonjour Lovern ! Merci beaucoup de répondre à cette interview. Pourrais-tu te présenter aux lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Bonjour, je m’appelle Lovern Kindzierski. Je suis scénariste et coloriste. Cela fait 17 ans que je travaille dans le monde des comics. J’ai travaillé pour toutes les grosses maisons d’éditions. Je suis essentiellement connu pour mon travail en tant que coloriste mais je commence à me faire connaître en tant que scénariste. En 1991, j’ai monté le studio Digital Chameleon (un studio de coloristes) avec mon cousin Christopher Chuckry. L’été dernier, j’ai quitté Digital Chameleon et ai recommencé ma carrière de freelance.

Comment es-tu arrivé dans le monde des comics ?

J’ai commencé à bosser comme assistant de George Freeman sur Elric : Le Navigateur sur les mers du destin (NDT : un comics adapté du roman de Michael Moorcock). George m’a embauché pour l’aider à peindre les bleus sur la série mensuelle que First Comics publiait. A ce moment-là, je bossais encore à l’université pour obtenir un diplôme (le Fine Art Honours) . Je descendais payer mon loyer et j’ai heurté George dans un ascenseur. Il me connaissait déjà car j’avais essayé de bosser sur Captain Canuck qu’il avait dessiné des années auparavant. George me cherchait car son assistant déménageait et il voulait mettre à l’essai deux personnes pour le remplacer. Et à la fin de cette petite compétition, il n’en resta qu’un et ce fut moi.

As-tu rencontré des difficultés durant ton parcours professionnel ?

Les difficultés sont inhérentes au genre. Le travail EST une difficulté en soi la plupart du temps. Ton style et ta personnalité sont définis par les choix que tu fais pour résoudre les problèmes que l’histoire présente.

Scénariste, encreur, coloriste ; tu es vraiment un artiste complet. Quelle partie de ton boulot préfères-tu et pourquoi ?

La partie que je préfère est celle que je ne suis pas obligé de faire : quand j’encre, je veux absolument peindre ; quand je peins, je veux absolument écrire la prochaine histoire etc. Plus sérieusement, en ce moment, je pense être beaucoup plus intéressé par l’écriture. Peut-être que l’intérêt vient de la nouveauté du travail puisque ça fait 10 ans que je fais des couleurs. Cela ne signifie pas que je n’ai plus rien à apprendre dans le domaine de la colorisation mais les challenges en écriture sont nouveaux et me permettent de vivre une nouvelle expérience créative.

Quelle est ta méthode de colorisation ?

Je commence par lire le script et découvrir l’histoire. Ensuite je cherche toutes les références dont je vais avoir besoin et commence à réaliser les palettes de couleurs. Après cela, je prends les aplats et met en place les séquences du comics. Une fois que c’est fait alors je peux peindre chaque page et les techniques et les effets surgiront d’eux-mêmes.

Que penses-tu de l’intégration d’éléments 3D ou de textures informatisées dans la colorisation ?

Tant que l’esprit de l’histoire n’est pas changé, j’apprécie toute valeur ajoutée. Si l’histoire ou les dessins sont mauvais, je n’apprécierai pas un building ou un missile ajouté par ordinateur. Je n’aime pas les trucages informatiques qui déforment la perspective ou la mise en page du comics. C’est un peu comme de coller des nouveaux nez sur des peintures de portrait.

Ne penses-tu pas que cette nouvelle technique risque de faire disparaître les bons vieux pinceaux ?

Je pense que c’est le cas. Essayez de trouver une bonne encre pour votre pinceau. Allez faire un tour chez votre fournisseur, ça a bien changé depuis 10 ans. Demandez donc à un artiste classique comme Dave Gibbons comment il dessine ses comics aujourd’hui.

Tu étais le créateur et le président de Digital Chameleon, une entreprise bien connue dans la colorisation. Tu peux nous expliquer pourquoi tu t’es embarqué dans cette aventure ?

Après avoir vu le "Shatter" de Mike Saenz fait sur Mac, j’ai su qu’il fallait suivre cette piste. J’ai eu plusieurs discussions avec mon prof de design graphique et j’ai compris que les ordinateurs allaient rapidement changer la façon de travailler dans mon créneau. Les discussions se sont poursuivies en dehors des classes ; mon cousin et moi nous sommes rencontrés et nous partagions cette même idée pour avoir déjà travaillé sur des ordinateurs en tant que designers. Nous avons réalisé qu’il y avait un tsunami numérique en train de se préparer et que si nous ne pouvions pas en prendre la tête maintenant, nous ne pourrions plus le dompter. Nous avons trouvé le financement et avons démarré le studio dans un bureau de 4 m², moi à plein temps et Chris à temps partiel. En quelques mois, on bossait à nous deux 100 heures par semaine et ce boulot allait augmenter. Quand j’ai quitté Digital Chameleon, il y avait une douzaine d’employés.

Quels sont tes comics préférés ? Et quels comics lis tu encore aujourd’hui ?

J’aime toujours Hellblazer. Je lis à peu près tout ce qui sort chez Vertigo avec une préférence pour Lucifer, 100 Bullets et Fables. J’aime beaucoup L’habitant de l’infini. Bien sûr, je trouve que la Ligue des Gentlemen Extraordinaires et Top 10 sont géniaux.

Quelles ont été tes influences ?

George Freeman a été d’une très grande influence sur mon travail de coloriste ainsi que Lynn Varley. Frank Frazetta m’a beaucoup appris sur la peinture. Pas lui personnellement, mais essayer de reproduire son travail dans le mien m’a beaucoup appris.

Tu as travaillé sur beaucoup d’adaptations comme Tarzan ou Dracula, deux grands personnages de la littérature populaire. Qu’aimes-tu dans ces personnages ?

Mon grand père possédait un cinéma et mon père m’emmenait à chaque film de Tarzan. Je les ai tous vus, assis à côté de lui. C’est lui aussi qui m’a mis aux comics, m’a donné tous les numéros de Tarzan, des Vengeurs et de Conan. J’ai eu une relation étrange avec Greystoke. Je m’y suis identifié puisque j’ai grandi dans la forêt. J’ai toujours été à part des autres enfants là où j’habitais. En même temps, je voyais en mon père un héros comme Tarzan ou Conan. C’était l’homme le plus fort que j’ai connu. Il m’a appris comment se balancer d’arbre en arbre dans la forêt où j’ai grandi. Tarzan a toujours été l’un de mes héros. Dracula m’est aussi parvenu par le biais du cinéma. Son intérêt est bien plus romantique. Il n’est que désir et l’ambiance gothique renforçait ce côté. Il répondait à tous les désirs que j’ai eu. J’ai certainement passé le gros de ma vie à me sentir comme un amoureux damné. Regarde qui l’a battu : le mec du bon côté, le cow boy, et bien sûr l’image de l’autorité. Toutes ces personnes m’ont toujours agacé ou empoisonné l’existence alors comment ne pas aimer Vlad ?

Peux tu parler d’une journée habituelle de Lovern ?

Je commence d’habitude ma journée avec un peu de gymnastique en tout cas depuis que je ne dois plus aller à Chameleon. Ensuite douche, café et direction le studio au deuxième étage de ma maison. J’allume mon Mac et lis mon mail. Ensuite j’attaque le travail. Ce peut être de la recherche ou de la peinture ou de l’écriture. Aux alentours de midi, ma femme Pamela me fait signe que le repas est prêt. Nous mangeons et passons beaucoup trop de temps à papoter. Ensuite, retour au boulot avec une ou deux pauses café jusqu’à l’heure du dîner. Alors, en fonction des délais, je bosse, regarde la télé ou bien vais faire un tour chez des amis. Je dois aussi souligner que je passe beaucoup trop de temps au téléphone quand je bosse.

Combien de temps travailles-tu chaque jour ?

Je bosse chaque jour où j’ai du boulot à faire au studio. Je fais cela depuis mon départ de Chameleon en juillet dernier. Quand il y avait beaucoup de travail à Chameleon, je pouvais apprécier mes week-ends où je n’écrivais pas. Je bossais tellement avant Chameleon que j’avais pris du travail pendant ma lune de miel. C’est une bonne chose d’annoncer la couleur à votre épouse dès le départ.

A part les comics, as-tu d’autres passions ?

Ma femme, Pamela et mes filles, Jessica, Elissa et Holly. Et ma première petite-fille Angelina. Le ciné, comme tu as pu t’en douter. Je suis en train de bosser sur l’adaptation d’un script pour une major d’Hollywood. Je rêve d’avoir suffisamment de temps et d’argent pour me poser avec de la peinture à l’huile et quelques toiles. J’aime beaucoup conduire une bonne voiture avec de la bonne musique et des amis.

Peux tu nous parler de tes futurs projets ?

J’ai récemment fini le quatrième volume des contes de fées d’Oscar Wilde pour NBM. Toute la série a été adaptée par mon pote Craig Russell. Craig a aussi illustré une séquence de l’anthologie Haunted House que Dark Horse va bientôt publier. Entre-temps, il bosse sur The Last Castle, un numéro spécial de Fables, la série de Bill Willingham, avec Craig Hamilton. J’ai vu les premières pages qu’ils ont fini et elles sont superbes. Ensuite, ce sera un one-shot de 48 pages. Puis une série régulière : Reign Of Zodiac (DC Comics) avec Keith Giffen, Colleen Doran (dessin) et Bob Wiacek (encrage). Le premier numéro est aussi épique que le comics le suggère. Après ça, Craig adaptera Cavalleria Rusticana et fera une courte histoire d’Hellboy pour Weird Tales.

Que penses-tu de l’état des comics aux USA ? Penses-tu que le comics est toujours en crise ?

En un sens, oui. Il me semble que plus la convention de San Diego grossit, plus le marché des comics rétrécit. A moins que ce soit l’inverse. Il paraît paradoxal qu’au moment où le comics entre dans les médias comme jamais grâce à la télé et au cinéma, l’industrie voit ses ventes baisser. Je suis quelque part rassuré par les ventes des Graphic Novels en librairie. Peut-être que l’industrie va regagner les étagères des kiosques avec les revues Archie et Disney et regagner sa place de divertissement populaire.

A propos de ton travail sur Hellblazer et le label Vertigo en général, penses-tu que ce label a apporté quelque chose de plus au monde des comics ?

Absolument, je pense que les titres Vertigo ont permis à d’autres comics d’atteindre les étagères des librairies. Dans un monde où les héros en Spandex sont de plus en plus dominants, Vertigo montre aux autres maisons d’édition qu’il existe une alternative.

Avec quels auteurs préfèrerais-tu travailler ?

J’adorerais travailler avec Jeph Loeb à nouveau. C’était vraiment un plaisir de bosser sur Challengers of the Unknown avec Tim Sale et lui. Je ferai tout ce que me demande Keith Giffen parce qu’il adore autant les histoires que moi. Craig Russell me fait voyager comme personne. Neil Gaiman parle au romantique qui sommeille en moi et je n’imaginerais jamais refuser une de ses histoires. Pareil pour Frank Miller, parce que j’aime que mes dents restent à leur place. Maintenant demande-moi pour quels artistes j’aimerai écrire.

Parmi toutes les personnes avec qui tu as travaillé, laquelle est la plus étonnante pour toi ?

Gil Kane. Nous n’avons jamais réussi à bosser sur les projets que nous aurions souhaité réaliser ensemble. Rien que pour la façon dont il avait de parler comme un charretier, aussi mal que moi, pour les histoires qu’il racontait jusqu’à pas d’heure, pour la façon dont il avait de m’appeler "mon gars" et de me faire croire que c’était vrai.

Es tu déjà allé en France ? Qu’est-ce qui t’as le plus surpris ?

Stan Manouchian, Vince Roucher et ma femme Pamela m’ont fait parcourir en rêve quelques coins de France mais je ne suis jamais allé ni à Paris, ni en France.

Une question récurrente de notre site : A quelles questions n’aurais-tu pas aimé répondre ? Et quelles auraient été les réponses ?

Je n’aime pas qu’on me demande quelle est ma couleur préférée. Je n’ ai pas de couleur préférée et je ne comprends pas comment quelqu’un peut préférer une couleur à une autre. Idem pour LE film préféré, LA chanson préférée ou LE livre préféré.


Remerciements à Emmanuelle Legros pour la traduction des questions, et à Sergent Pépère pour son gros travail de traduction.
Remerciements particuliers à Alex Nikolavitch et Jean-Marc Lofficier pour les coups de mains sur la traduction d’une réponse vraiment délicate - concernant Gil Kane -)

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