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dimanche 1er mai 2011
par Soyouz

Interview d’Alex Nikolavitch - Mythe & Super-héros


On connaissait Alex Nikolavitch surtout pour ses traductions de comic-books et ses scénarii de bandes dessinées (et même de jeux vidéo). Pour la Bibliothèque des miroirs des Moutons Électriques, il rajoute une nouvelle corde à son arc en publiant un ouvrage intitulé Mythe & Super-héros.

(JPEG) Bonjour Alex. Comment t’es-tu retrouvé sur ce projet ? T’es-tu proposé à l’éditeur ?

Oui, tout simplement. Quand le Kirby par Hirtz et Morgan a été annoncé, j’ai envoyé un mail à André-François Ruaud, le boss des Moutons Électriques, chez qui j’avais publié une nouvelle, il y a quelques années. Mais j’avais en tête ce bouquin depuis très longtemps (je l’avais proposé à un magazine, vers 2000 ou 2001, sous forme d’un gros dossier), j’ai toujours été passionné par les mythes de toutes les cultures. J’avais recyclé certaines de mes notes (Thor, les New Gods, les entités à la Ditko, le trip initiatique) en articles pour superpouvoir.com mais je sentais bien que le sujet méritait une approche plus globale. AFR a adoré l’idée, m’a donné le cahier des charges et là, je me suis aperçu que mes notes ne couvraient que 40.000 signes sur les 3 à 400.000 qu’il demandait et qu’il fallait vraiment que je les réorganise dans une perspective beaucoup plus cohérente. Et là, je me suis mis à transpirer à grosses gouttes.

Est-ce que tu penses au côté vendable de ton livre quand tu fais ce genre de proposition ?

Ça, ce sont des considérations que je préfère laisser à l’éditeur. C’est lui qui prend ses risques. J’imagine qu’un bouquin de ce type ne passionnera pas les foules, ça s’adresse à des amateurs déjà un peu pointus (même si j’ai fait de mon mieux pour rester accessible). D’un autre côté, une maison de la taille des Moutons Électriques ne cherche pas à faire des chiffres délirants. Le premier tirage est raisonnable, et j’ai été assez surpris de la bonne réception à l’annonce du projet. Ça pique la curiosité des gens, ce qui est toujours positif. Mais bon, le côté vendable, je me sens concerné en fin d’année quand l’éditeur m’envoie les relevés de droits. Pas quand je fais le bouquin. Sinon je ferais du Marc Levy, et je m’amuserais beaucoup moins en écrivant.

(JPEG) Peux-tu nous parler un peu plus de Mythe & Super-héros ? Peut-on le considérer comme un essai ? Et quel est ton angle d’attaque ?

C’est effectivement un essai, une tentative d’analyse structurelle d’un phénomène. Mon angle d’attaque n’est pas particulièrement original : Alan Moore, Umberto Eco et d’autres ont été chercher les racines du genre super-héros dans le roman populaire, les pulps et leurs précurseurs. Mon idée (qui est déjà présente chez mes prédécesseurs), c’est qu’on a un phénomène culturel constant, qui jadis s’appelait le mythe puis le roman de chevalerie, le roman d’aventures, le pulp et maintenant le comics de super-héros et qui deviendra autre chose dans le siècle qui vient ou dans le suivant. Une manière de penser les histoires, de les structurer et de les raconter, une manière qui perdure, pas forcément de façon consciente. Alors voilà, je me promène dans cette idée, je cherche des exemples, je regarde comment travaillaient les auteurs de comics, comment ils pensaient. Et je suis tombé sur des choses intéressantes, des systèmes de valeurs opposés qui créaient une ligne de tension dramatique qui nourrit le genre et qu’on retrouve, exacerbés, dans les personnes de Kirby et Ditko, par exemple, mais qui étaient déjà là dans les opposition de type Doc Savage / Shadow ou Superman / Batman.

Justement, pour tes recherches, de quel(s) genre(s) de source(s) as-tu besoin pour réaliser ce genre d’ouvrage ?

Déjà, des tas de comics à relire en prenant des notes. Ça n’a l’air de rien, mais ça en fait une quantité incroyable. Ensuite, des bios des auteurs pour préciser des choses, des interviews publiées à droite et à gauche et puis des ouvrages de référence sur les mythes les plus divers. Bon, comme ce sont des sujets qui me passionnent, j’ai accumulé de la doc’ et des notes depuis des lustres, des bouquins postités de partout, des fichiers tentaculaires dans mon ordinateur, des calepins couverts de notes illisibles, tout ça.

C’est le livre d’une vie en quelque sorte ?

HAHAHAHAHAHA. Non. Mais c’est un reflet de certaines de mes obsessions. Pas de toutes. Mais d’un bon paquet d’entre elles. La transmission, consciente ou pas de certains motifs dans les cultures, la façon dont ils circulent au fil du temps, et se constituent en mythes, ça me fascine. Et la façon dont ils continuent à nous parler, encore plus. C’est étonnant de voir, par exemple, qu’entre l’histoire de Enkidu, au début de l’épopée de Gilgamesh, celle de Perceval quand il part sur les chemins et celle de Sangoku au début de Dragonball, on se retrouve avec exactement le même personnage, face au même trouble (exprimé différemment, certes) quand il rencontre la femme. On peut imaginer que Toriyama ait eu connaissance des deux précédents quand il a écrit son manga, mais quand même : une image forte s’est transmise de façon souterraine dans des cultures très différentes. Ou a été retrouvée, a ressurgi. C’est fascinant.

Donc, quand tu utilises le mot "super-héros" dans ton livre, ce n’est pas pour parler uniquement de ceux créés par ou pour les Américains ?

Si. Mon propos n’était pas d’explorer Judge Dredd ou Superdupont. Mais je compare les super-héros américains à leurs prototypes plus anciens dans les mythes grecs, celtiques ou nordiques par exemple. Et plutôt que de viser à l’exhaustivité, je me suis concentré sur certains cas qui me semblaient plus typiques ou plus intéressants pour illustrer mon propos. Je n’évoque que peu Spider-Man par exemple et très largement Doctor Strange. J’insiste plus sur le Surfer que sur les Fantastic Four, et ce qui m’intéresse chez lui, c’est sa comparaison avec Him/Warlock créé un an plus tard, qui ressemble de la part de Kirby à une tentative de se réapproprier un concert que Stan Lee emmenait dans d’autres directions : sur le fond, les deux personnages sont assez identiques. C’est ce qui en a été fait par la suite qui leur a donné une identité distincte. Et ce genre de convergences/divergences, ça m’intéresse.

Donc, la comparaison précédente avec Sangoku est une analyse exclusive pour France-Comics alors ?!

Rien que pour vos yeux et ceux de vos lecteurs, les p’tits gars !

Merci. Vous êtes bon prince, monsieur Nikolavitch. Sinon, comment s’organise le travail de rédaction de l’ouvrage ?

J’ai déjà compilé toutes mes notes. Et j’ai fait un plan du bouquin, que j’ai fait valider par l’éditeur. Ensuite, chacun de mes chapitres constituait une unité thématique, j’ai travaillé dans un relatif désordre, en fonction du matériel et de la documentation que j’avais sous la main. Le chapitre sur Thor était déjà écrit aux deux tiers, par exemple, ça a été vite plié. J’ai fait l’introduction relativement au début de la rédaction, aussi. Il y a eu des phases où je n’ai pas écrit pendant plusieurs semaines, soit que je sois pris par des traductions urgentes, soit qu’il me faille obtenir de la documentation supplémentaire ou même que j’aie besoin de temps pour réfléchir à certains points épineux. La troisième partie de l’ouvrage m’a donné beaucoup de mal, par exemple. J’en ai modifié le plan à plusieurs reprises, et réécrit certains chapitres plusieurs fois, en calant à plusieurs reprises.

Et quand tu parlais tout à l’heure du volume à rajouter par rapport à ton travail initial, tu l’as fait en rajoutant des parties ou en étoffant plus tes exemples et analyses ?

Les deux. Certains chapitres ont été créés de but en blanc, celui sur Captain Marvel, par exemple, qui était réduit à une note de deux lignes que je n’avais jamais eu le temps de poursuivre. Toute la troisième partie a été créée pour le bouquin. Certains des comparatifs entre Ditko et Kirby aussi (sur la vision du mal, par exemple). Mais sinon, oui, j’ai largement étoffé l’existant.

Et pour l’iconographie, comment cela se passe ?

J’ai fourni plus qu’on ne m’en demandait, je voulais que ce soit richement illustré. Après, certaines images s’imposaient d’elles-mêmes comme la couverture de Mazzucchelli avec le petit Bruce Wayne et ses parents morts pour illustrer les origines de Batman ou une case de Ditko avec le regard complètement halluciné de Mordo. Parfois, c’était un peu par hasard : je voulais du Batman par Dick Sprang pour illustrer l’évolution du personnage, je suis tombé sur une page avec un épi de maïs géant, je me suis dit qu’il me la fallait. J’ai aussi voulu équilibrer entre des images ultra connues, comme la couv’ d’Action Comics et Superman qui lance une voiture et des illustrations moins souvent vues, tirées de portfolios par exemple. La taille, c’était en fonction du matériel disponible. Un mauvais scan tout pourri, je préfère le passer en petit, de façon à ce que ça ne se voit pas trop.

Et du coup, ils ont mis tout ce que tu souhaitais ou ils sont restés sur le nombre qu’ils avaient déjà prédéterminé ?

Ça s’est joué sur des questions de maquette, surtout, ou de documents de trop mauvaise qualité. Ça reste très abondamment illustré, je suis content du résultat. Et puis je me suis un peu amusé sur le légendage.

Est-ce qu’il y a eu beaucoup d’allers-retours entre toi et ton éditeur sur le sommaire, le contenu et/ou l’iconographie ?

Au début et à la fin, surtout. Au milieu, c’était “Alex, t’as encore explosé les délais. Tu peux nous donner une nouvelle date ?” Et je donnais une nouvelle date et j’explosais la nouvelle date et c’était reparti pour un tour.

Combien de temps faut-il pour écrire ce genre d’ouvrage ? Quelle part prend l’analyse ?

J’ai passé un an et demie dessus mais pas à plein temps, bien sûr. L’analyse et la prise de notes sont un gros morceau. Certains chapitres se sont écrits tout seuls. D’autres ont été plus compliqués. Je n’ai jamais osé chiffrer ça en heures.

As-tu eu ton mot à dire sur les couvertures ?

On a discuté collégialement avec l’éditeur et le graphiste. J’ai trouvé la case à détourner qui a convenu à tout le monde. Le graphiste a fait son truc et ça me convenait parfaitement. J’aime vraiment beaucoup cette couverture.

Est-ce qu’il y a d’autres projets (thème, auteurs) que tu aimerais écrire ?

Normalement, je dois coécrire pour l’année prochaine un bouquin sur Warren Ellis, dans la même collection. On a encore quelques ajustements à faire avec les deux autres coauteurs, mais là encore, ça me permettra de creuser certaines de mes obsessions, vu qu’avec celles du père Ellis, ça se recoupe assez bien.

Après, sur l’aspect “mythe” plutôt que “comics”, j’ai des notes pour un autre truc (ou deux, d’ailleurs. Le thème est vaste et peut aisément être séparé) mais que je ne sais pas du tout où placer. Ça aurait été parfait dans une collection genre l’Aventure Mystérieuse, parce que je ne suis pas archéologue ni spécialiste, juste un bargeot (Ndsoyouz : l’orthographe du mot est une coquetterie assumée de Monsieur Nikolavitch) qui bargeotte (Ndsoyouz : idem note précédente) dans son coin. C’est sans doute un truc que je vais avancer dans mon coin à mon rythme, et que j’essaierai de placer quelque part quand il sera mûr.

Hum ... du Warren Ellis. Cela risque d’être également très intéressant. En coécriture, ton approche et ta méthode de travail sont différentes ?

Il y a plus de concertation en amont. Après, l’écriture pure, ça reste un type devant son clavier. Mais j’imagine que sur ce bouquin là, chacun fera tourner son texte aux autres pour amendements et améliorations. C’est un peu comme ça que ça se passe sur mes scénarios en co-écriture, comme Crusades.

Qu’est-ce qui te plait dans l’écriture d’essai ?

C’est très différent par rapport à la BD. Changer de mode d’écriture me permet déjà de ne pas m’encroûter dans des réflexes, quand j’écris. C’est un autre rythme, une autre logique, une autre approche. Et puis ça permet de véhiculer des choses que je me vois mal exploiter dans un scénario (je pourrais tenter le coup, mais j’imagine déjà le regard navré de mes éditeurs, en fait) (je le vois déjà assez souvent comme ça sans leur tendre la goutte d’eau pour me pendre).

Et ce qui ne te plait pas ?

Ça demande beaucoup plus de rigueur, c’est nettement plus angoissant. C’est le genre de truc où quand ça coince, on ne peut pas s’en tirer par une pirouette, on ne peut pas tricher. Ce n’est pas que ça me plaise pas, mais c’est la difficulté de l’exercice.

Forcément, c’est plus compliqué quand il faut être honnête ! Et sinon, à force de décortiquer les bandes dessinées et les comics, arrives-tu encore à les lire sans les analyser ?

Oui. la première lecture, en général, c’est la lecture “pour le fun”. Et après, c’est quand je relis ou quand j’y réfléchis à nouveau que je fais l’analyse. Mais l’analyse peut aussi faire partie du plaisir, surtout quand on se frotte à des cadors de l’écriture, des Morrison, Moore ou Ellis.

Pour terminer, tu en as l’habitude maintenant, les petites questions traditionnelles de fin d’interview sur France-Comics :
- Quelle question aurais-tu aimé que je te pose ?

Ce que j’ai fait du gros chien.

- Quelle question aurais-tu aimé que je ne te pose pas ?

Quelle question aurais-tu aimé que je ne te pose pas ?

- Et quelles auraient été les réponses ?

“Il est juste derrière toi.”

Et

“Quelle question aurais-tu aimé que je ne te pose pas ?” Ad lib.

Tiens, j’y pensais justement, au gros chien. Je préparerai un os pour la prochaine fois.
Encore merci Alex d’avoir pris le temps une nouvelle fois de répondre à mes questions.

Ça me fait toujours plaisir !

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