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mardi 7 octobre 2014
par Soyouz

Ciro Tota : Encore un peu de Lumière ! (extraits)


(Entretien avec Ciro Tota - 22 août 2014)

Voici un extrait de l’interview réalisée par Laurent Lefeuvre disponible dans son intégralité dans la seconde archive des aventures de Photonik aux éditions Black & White.

Cher Ciro, nous voilà au terme des deux anthologies qui ont repris l’intégralité des épisodes de Photonik réalisés par toi pour les éditions Lug de 1980 à 1987. Il ne nous reste plus, avant de baisser le rideau et d’éteindre les lumières, qu’à lever un dernier coin de voile sur ce que tu n’aurais pas encore dit lors des présentations d’épisodes, sur ces sept années consacrées à l’Homme-Lumière.
Commençons par ton propre sentiment. Qu’est-ce que cela te fait de revoir tout ça aujourd’hui ?

(JPEG) Pour moi, c’est comme boucler une boucle. Photonik, j’’ai l’impression que c’est une histoire qui s’est terminée sans se terminer, car je n’ai jamais vraiment compris la finalité de la chose. Quelques années après la fin, quelques mordus m’ont demandé de terminer l’histoire, et je leur ai répondu non. C’était fini pour moi. Puis on m’a demandé de faire cette intégrale. En voyant le résultat, je me suis dit que ce n’était pas si mal que ça, et j’ai recommencé, un tout petit peu, à aimer mes personnages. Alors j’ai pensé que c’était l’occasion de compléter ces histoires, d’y apporter des commentaires, et de remettre un peu le contexte dans lequel elles avaient été créées. Et donc, il y a cette intégrale, et puis il y aura même « la Fin » de Photonik !

Peux-tu nous dire pourquoi Photonik s’est arrêté ? Était-ce une décision consciente ou bien le temps a-t-il tout simplement passé, tandis que d’autres opportunités s’offraient à toi ?

J’ai déjà dû raconter cette histoire : à un moment, Jean-Yves Mitton, qui dessinait beaucoup de couvertures pour Lug en plus de ses histoires, s’est cassé le bras au ski, et j’ai dû le remplacer au pied levé. Le temps qu’il se remette, du moins. Et moi j’étais content de faire des couvertures ! Du coup, Photonik est un peu passé au second plan. De plus en plus. Je n’arrive pas à expliquer autrement que par cet épisode d’une plaque de glace malencontreuse, l’interruption, d’abord provisoire de Photonik, et qui devient petit à petit définitive. C’est pour ça que je mentionnais au début de cet entretien, mon impression d’inachevé, cette fameuse boucle qui restait à boucler.

Aujourd’hui, avec le recul, aimerais-tu revenir à ce type d’histoires courtes, avec publication en kiosque, et tout ce que ça implique, comme un retour plus rapide des lecteurs ?

(JPEG) Non, non. Je préfère de beaucoup le rythme et le format du franco-belge. La cavalcade permanente du journal, cette impression de devoir livrer coûte que coûte, tout ça est épuisant. Ajoutons les frustrations, celle d’un résultat pas toujours satisfaisant, sans aucun espoir de pouvoir l’améliorer. On ne peut aller à fond, ni dans l’histoire, ni dans le dessin. Avant, oui, peut-être, quand j’étais plus jeune j’aurais pu remettre le couvert. Je ne me posais pas de questions, juste le pied par terre le matin, et j’allais dessiner. Mais je ne le ferai plus maintenant, c’est certain.

Plus proche de nous, dans l’actuelle production BD hexagonale, il y a une certaine influence chez les jeunes créateurs pour la culture comics, voire pour ton travail (Photonik est régulièrement évoqué). Tu es conscient de ça ?

(Soupir embarrassé !) Ecoute... A la fois, j’en suis conscient, mais c’est difficilement compréhensible pour moi (court silence). Parce que tant d’autres mériteraient ça plus que moi ! Et ça me semble parfois si absurde ! Mais, attention, ça me fait très plaisir quand même, hein ? Parce que quand tu fais ça, je veux dire du dessin, des histoires et bien, tu es seul chez toi. Et puis parfois, tu rencontres des gens. Et ils te disent combien ça a compté pour eux, que ça les a accompagnés, voire influencés. Et ça, je ne sais pas comment dire, mais c’est très étrange pour moi, tu comprends ? C’est comme s’ils me gratifiaient pour quelque chose dans laquelle je n’ai eu que peu, voire pas de rôle. J’en prends acte, parce que j’ai appris à le faire, mais sans réellement accepter cela comme quelque chose de réel. Je n’arrive pas vraiment à définir cette chose.

Photonik est l’unique fois où tu as été seul aux manettes. Comment situes-tu cette période par rapport à tes autres aventures professionnelles ?

Ah ben c’était une période assez... Super héroïque ! C’est vrai qu’être seul maître à bord d’une grande aventure, maîtriser l’histoire, le dessin, les tenants et les aboutissants, y compris son propre rythme, parce que même si j’étais parfois un peu à la bourre, on ne m’embêtait pas trop, c’était exaltant, évidemment ! Aujourd’hui, je travaille avec des Cailleteau, des Arleston, qui ne sont pas des petits scénaristes ! Mais malgré tout, il y a toujours un moment où j’ai l’impression que l’histoire ne va pas là où elle devrait aller, en tout cas là où moi je pensais qu’elle devait aller. Tu vois, un scénario, c’est comme un arbre : On part du tronc et puis il y a plusieurs branches qui vont au sommet, alors qu’il n’y en a qu’une qui va véritablement au sommet, et celle-là, c’est la bonne à prendre. Et puis tu as parfois l’impression que le scénario, il s’éparpille sur toutes les branches, sauf sur la bonne, quoi !

(JPEG)

Durant la période où vous avez produit respectivement Mikros et Photonik, Jean-Yves Mitton et toi avez été les deux seuls représentants d’une génération intermédiaire, c’est-à-dire ceux qui ont fait du super-héros en France dans les années 80. En présentation de l’épisode 14 (Vol.1 - p.312), tu déclares « (...) dans le courrier des lecteurs, on nous reprochait d’être des dessinateurs français qui n’arrivaient pas à la cheville des dessinateurs américains. » Comme je n’avais pas souvenir de ça, j’ai relu les courriers de lecteurs, et plus conformément à mes souvenirs, je n’y ai trouvé que louanges à ton égard ! J’ai même trouvé celle d’un certain David Jannon (Spidey #31) qui déclare : « (...) Et des débutants comme Jack Kirby ne valent rien comparés à Tota ». Alors ? Censure de Lug des lettres acides à ton égard, ou amnésie de la modestie, cher Ciro ?

Hmm. C’est vrai que j’avais pas mal de lettres qui louaient mon travail. En tout cas, c’était celles qu’on me mettait sous les yeux ! C’est vrai que je n’avais pas le ressenti de l’ensemble du courrier des lecteurs. Ce que je sais, c’est qu’au début, il y avait certaines personnes, comment dire, un peu sectaires, et qui n’avaient pas forcément les bons critères pour juger. Je pense que c’était aussi dû peut-être à une forme d’ignorance du dessin de bande dessinée dans toute sa variété, plus visible en Europe, par comparaison au dessin de super-héros, probablement plus standardisé, et fait par les Américains, du moins dans l’esprit des lecteurs. Alors il y avait les amateurs de ce type de dessin, nos lecteurs, ceux qui achetaient Strange et consorts, et puis il y avait les autres lecteurs, les amateurs de franco-belge. Évidemment les choses ne sont pas aussi simples et certains lisaient les deux, mais en gros, je pense qu’il y avait chez certains de nos lecteurs, comme... Peut-être une forme de sectarisme, voire de méchanceté à notre égard, du moins au tout début. C’est une réaction provoquée par notre arrivée, Jean-Yves et moi, avec nos styles moins estampillés Marvel. C’est possible en tout cas. Il faut dire que quand les super-héros sont arrivés, avec ce dynamisme dingue, ça nous a tous éblouis, moi le premier. Du coup, on ne pouvait que faire pâle figure à côté. En même temps, je ne pense pas non plus que nous n’arrivions pas à leur cheville : nos histoires étaient assez bien faites au final, et tenaient largement la route. Évidemment, nous ne rivalisions pas avec les meilleurs d’entre eux, mais dans l’ensemble, il faut dire qu’il n’y avait pas non plus que des chefs d’œuvre à venir de l’autre côté de l’Atlantique, tant dans les histoires que dans le dessin, et nous n’avions absolument pas à rougir de notre propre travail, loin de là.

Dans ce second volume, les histoires sont plus ancrées dans l’Histoire avec un H majuscule, mais aussi plus spirituelles. On sent par exemple à travers la personnalité spontanée de Tom Pouce, ton intérêt pour la cause animale, l’écologie, et à travers Ziegel, le souci de tirer leçon des erreurs du passé (je pense évidemment à sa jeunesse dans les camps de concentration). Tu étais alors jeune trentenaire. Était-ce un reflet de tes préoccupations politiques, sociales ou écologiques de l’époque ?

(JPEG) Je ne dirais pas politiques, mais... C’est plus une question de justice ou d’honnêteté, de conduite dans une vie, quoi ! Ce sont peut-être des lieux communs, mais, si faire une BD, c’est juste raconter une histoire sans rien mettre de soi, alors je pense que c’est raté, autant ne pas la faire. Si c’est juste pour dessiner des aventures, comme ça... Pfff. Avec Cailleteau par exemple, avec l’Étoile Blanche (Tome 6 d’Aquablue), on a essayé de parler des intégrismes, sous toutes leurs formes. Avec Arleston, sur la série des Conquérants de Troy, c’est vrai que c’est un peu plus difficile car on reste plus dans l’aventure. Le message que je délivre, il est plus dans le dessin. C’est plus difficile à faire passer, évidemment, mais je m’en tiens au dessin, car comme je disais tout à l’heure, je ne suis pas le scénariste. Donc tout est réduit en ce qui concerne la portée philosophique, les messages. Et puis, je ne sais pas si j’ai les épaules pour ça, en fait. Ma première fonction, c’est de dessiner, de prendre du plaisir à le faire, et à en donner. Et puis il y a mes proches, aussi. Parce que je ne les oublie pas non plus !

Une question compliquée, à présent : Si la série Photonik avait continué, imaginons, 50 autres épisodes, tous faits dans la foulée. Vers quelle sorte de héros penses-tu que Photonik aurait pu évoluer ? Plus sombre, à la mode Miller/Punisher, ou bien de la même manière, ou encore vers une version plus lumineuse (à l’instar de ce que tu as effectivement produit avec Cailleteau sur Fuzz & Fizbi) ?

(JPEG) Euh... Je pense que non. Ça aurait été une version plus sombre. D’ailleurs on le verra peut-être dans le dernier épisode, celui avec Mohawk. Oui. Probablement plus sombre. Une version plus lumineuse ? Ca, j’avoue que je n’y ai jamais pensé ! Donc non. Photonik est peut-être l’Homme-Lumière, mais ça ne sera pas lumineux. Parce que quand j’ai fait tout ça, j’étais jeune : Je commençais la BD, tout était beau. Et puis j’ai pris de la bouteille. Avec le temps, on évolue dans la tête, et on voit plein de choses qui ne vont pas à l’extérieur. Même le monde de la BD, les relations avec les éditeurs, tout ça, c’est pas évident. J’ai plein de copains dessinateurs qui ont du mal à dessiner. Après, dans la vie de tous les jours, c’est encore plus compliqué. Alors tout ça, forcément, ça se ressent dans une histoire, ça se ressent dans la démarche d’un dessinateur ou d’un scénariste.

France-Comics tient à remercier Ciro Tota et Laurent Lefeuvre pour leur disponibilité et leur gentillesse, ainsi que les éditions Black & White pour nous avoir accordé cette publication.

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